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25 févr. 2014

Portrait n°1 René, le meunier

14:23 auteur Gwen Guidou 1 commentaire
Je vous propose une série de lettres-portraits consacrés aux histoires inattendues, originales ou plus sombres que l'on trouve dans les arbres généalogiques : voici René, il a vécu au 19e siècle.

Lorsque je l'ai découvert dans les actes, j'ai cru à l'histoire banale d'un meunier modeste : Histoire semblable à celle de mille autres meuniers, travaillant autrefois pour le seigneur, puis pour des propriétaires. Son père sans fortune, n'avait pu racheter à la Révolution le moulin qu'il exploitait depuis si longtemps. Le moulin était leur demeure. D'autres y fabriquaient de l'huile, mais eux y transformaient les récoltes de céréales en farine pour tous les habitants alentours, qui venaient, accompagnés d'un âne ou d'une charrette à boeufs, chargés de lourds sacs.

Mais l'intrigue a commencé à partir d'une phrase trouvée dans l'acte de mariage de son fils indiquant qu'il était détenu en maison de force et de correction. De fil en aiguille, j'ai reconstitué ce parcours qui, trop lointain, n'avait laissé aucune trace dans la mémoire familiale.

Moulin de Keriolet, Beuzec-Cap-Sizun (c) http://fr.topic-topos.com



Pauvre René, qu'as-tu donc fait ?

"J'ai retrouvé ta trace dans les archives de Pouldergat. Tu es né en 1786 au moulin de Lannogat, où ton père était meunier. Ta femme, Jeanne était elle aussi fille de meunier et avait grandi dans un moulin voisin, dit du Roz. Vous vous êtes mariés très jeunes puisqu'en 1807 tu avais 21 et elle 15 ans. Votre histoire était semblable à celle de beaucoup d'enfants de votre âge, votre mariage probablement un peu arrangé. Tu as fondé ton foyer et eu très vite des enfants, tout en travaillant dans plusieurs moulins. Les actes de naissance de tes enfants te situent à Landudec au moulin Poas en 1809, à Pont-Croix au moulin Trémaria en 1812, puis à Beuzec-Cap-Sizun au moulin Trévien, où vous vous êtes installés plus durablement. 

En février 1821, ton épouse, Jeanne, meurt en couches. Tu as 35 ans, et avec des enfants en bas âge, le quotidien devient compliqué. A ton époque, il faut une femme pour s'occuper des enfants et de la maison, et octobre tu te remaries avec Marie-Jeanne, mère de quatre enfants. Elle est cultivatrice et à 42 ans, est veuve depuis six ans. Votre mariage est célébré à Guengat. 

Cinq ans plus tard, en 1826, le sort frappe encore à ta porte et te voici à nouveau en deuil. 
Je perds ensuite ta trace. Tu as renoncé, semble-t-il, à trouver une autre épouse. 
Ton fils René a commencé son apprentissage dans un moulin, pour perpétuer le métier transmis par ton père, mais toi tu n'es plus que simple journalier. Qu'est devenu le moulin ?

Je te retrouve en 1840, lorsque ton fils René se marie. L'officier d'état civil mentionne pudiquement sur l'acte que tu es détenu à la maison de force et de correction du Mont Saint-Michel. 
Ta peine n'est pas très longue et te permet d'être libéré rapidement. De retour dans la région, tu constates que tes enfants ne veulent plus te voir, ils ne te pardonnent pas tes agissements. 

Tu as vagabondé et mendié de villages en villages. Tu as vraisemblablement subsisté grâce à la générosité des habitants. J'ai imaginé que tu vivais comme le décrit pour lui même à peu près à la même époque, Jean-Marie Deguignet, dans Mémoires d'un paysan bas-breton. 
Mais qu'allais-tu devenir, alors que tu avais tout perdu ?

Tu n'as visiblement pas refait surface, puisqu'en 1843, tu es à nouveau accusé par la cour royale de Quimper. Ton procès a lieu en assises en avril : tu es alors un homme de 66 ans, barbu et grisonnant, accusé d’avoir commis dans la nuit du 14 décembre 1842, un vol d’argent et d’objets mobiliers dans une maison habitée. Tes deux complices, Jacques, mendiant de 46 ans, récidiviste et Corentin, dit ‘Le Loup’, cultivateur de 28 ans, comparaissent avec toi. 

Jacques est condamné à 10 ans de travaux forcés, 'Le Loup' (à qui les jurés ont accordé des circonstances atténuantes) à 3 ans d’emprisonnement et toi, jugé comme meneur de bande, à 10 ans de réclusion à la maison d'arrêt de Rennes et une heure d’exposition publique, . 

Le piloris et le carcan sont abolis depuis 10 ans, mais lors d’une condamnation aux travaux forcés ou à la réclusion criminelle, on expose toujours les condamnés sur la place publique. Te voilà sur la place de Quimper, entouré de gendarmes et affublé d’un écriteau au-dessus de la tête, qui mentionne ton nom, ta profession, ton domicile, ta peine et la cause de ta condamnation.

À quelques années près, tu aurais évité cette heure d'humiliation, car cette pratique fut définitivement abolie en 1848 par la Seconde République en même temps que l'esclavage, au nom des droits de l’homme - laissant ainsi une chance aux condamnés de pouvoir se réinsérer une fois leur peine purgée. Mais cela aurait-il changé quelque chose ? car sorti en 1853, tu as fini ta vie errant ça et là avant d'être retrouvé mort de froid un matin de mars 1855, dans la région d'Angers. Tu avais probablement renoncé à la Bretagne, comme à tant d'autres choses avant.

Pauvre René, qu'as-tu donc fait !"


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